Revue de presse

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Le septième ciel des cataphiles

Jeunes à Paris n°7, 1992-01-00

II est minuit, Paris s'endort. Paris scintille. Paris Merveille! La ville lumière règne de tous ses feux sur la pénombre environnante. D'un pas pressé, un passant longe la grille qui cerne le Panthéon. Ginquante mètres plus haut, au dessus de lui, cinq têtes surgissent et scrutent, d'un émerveillement puéril, le spectacle éclatant qui s'offre devant leurs yeux. Sous ses pieds, en revanche, la ete bat son plein dans l'univers des cataphiles. Deux mondes extrêmes, pourtant fréquentés par le même genre d'individus à pseudonymes. Le "catacosme" existe bel et bien. II se dévoile pour Jeunes à Paris. Hétéroclite.C'est le mot. Etudiants ou actifs, hommes ou femmes, parfois enfants, "touristes" non initiés et "anciens" fort respectés le plus souvent, issus de milieux sociaux très différents les uns des autres, leurs opinions divergent dans de nombreux domaines du quotidien. Ils n' ont qu'un point commun : l'amour de l' ombre sous toutes ses facettes.Par conséquent, ils se retrouvent le samedi soir, mais parfois également la semaine, pour mettre à profit ce moment privilégié accessible à trop peu. Lorsqu'elle évoque ses expéditions nocturnes sur les chantiers parisiens, Natacha avoue lancer "un regard très juvénile" sur la technique de construction. Après avoir grimpé à son sommet, elle se rapproche du feu de bois naissant, recouvert d'une grille aussitôt assaillie de saucisses prévues pour ce barbecue pas du tout improvisé. Le grand plaisir de tous : la sensation de "dominer les choses". Une émotion partagée par Fly-Tox lorsqu' il chuchotte, du haut du toit de l'un des plus hauts et plus beaux monuments de Paris : "La ville nous fait le cadeau de nous dévoiler l'inconnu (...) Il nous semble la posséder sous ce visage que si peu connaissent! Nous sommes devenus des privilégiés que cette vision affole". Le bleu criard d' un gyrophare lointain le ramène un bref instant à la réalité. Mais le regard de ses compagnons plane toujours avec l'ombre "Haussmann, sur les boulevards qu'il fit rnénager. Ici, les Invalides, le Louvre et Notre-Dame. Plus loin, la Madeleine et l'église Saint-Augustin. En un clin d'oeil, ils embrassent souvenirs et nouveaux défis. Tels des conquérants, ils surplombent le champ de bataille du quotidien et comptent, une à une, les positions qu'ils ont tenues. Certaines sont éteintes : "il est minuit passé", commente Calamity. Mais d'autres, à l'image de la Tour Eiffel, brillent encore, jaunâtres ou orangées, dans ce monde vert, bleu et noir-luisant à la fois : une heure n'a pas sonné. L'aventure à moindre frais Les appareils photo immortalisent ce fantastique panorama, vu sous un angle pour le moins inhabituel. Puis, nos hors-la-loi s'infiltrent dans le bâtiment par une porte dérobée. Infraction sans effraction : cette règle d'or leur évita le courroux de la justice lors d' un récent procès. Un univers historique et architectural peu commun les ébahit, tel cet immense cheval de pierre cloîtré dans les sous-sols des Invalides. L' ambiance du souterrain leur rappelle des souvenirs alors que les copains, ailleurs, chantent à tue-tête dans les catacombes et que d' autres encore descendent en rappel une grue située de l'autre côté de la capitale. On pourrait les appeler les spécialistesde la petite aventure à moindre frais du samedi soir. Car lors de leurs toutes premières descentes dans les entrailles de Paris, ils recherchent avant tout une émotion similaire à celle de l'explorateur en terrain inconnu. Mais tous les mythes sont bientôt mis à bas. Ceux qui gambadent sans plan et uniquement entre "touristes", comme Sato à sa grande époque, vont créer leurs propres repères visuels, soit par effort de mémoire, soit par fléchage à la bombe de peinture. Un procédé très mal vu des cataphiles, parce que dégradant. Leur marche d'autonomie s'accroît les hautes figures du "catacosme", terme cher au Dr Calma, sont rencontrées et le "Grand Réseau" devient, peu à peu, plus familier. A l' unique condition de se découvrir soudain passionné. Car nombreux sont ceux qui, comme Eric qui travaille à la Bourse, descendent "juste pour voir si les rumeurs se vérifient". Les catacombes sont un tabou que l' on aimerait bien supprimer. En deux descentes pourtant, il n'aura guère le temps de démythifier ces lieux, dans la mesure où les habitués eux-mêmes ont peine à traverser le réseau en une seule nuit. Ceux-là, une fois la découverte initiale effectuée, ont trouvé d'autres intérêts. Ainsi, Petit Lu descend "pour voir du monde" pour l'esthétisme qu'il trouve à la configuration des galeries et également pour exercer son métier de photographe : il réalise des "portraits en situation dans les carrières", ce qui lui permet d'entrer en contact avec de nombreux individus et "d'évoluer sur le plan humain". Un intérêt social que l'on retrouve chez de nombreux adeptes. psychothérapeute pour cataphiles D'autres étendent leur champ d' investigation dans la pratique. Sato fait aujourd'hui un peu de "plongée souterraine", ou "spéléo-plongée" relativement dangereuse et qui demande à prendre de nombreuses précautions. Certains vont voir plus loin, vers la banlieue ou la province, pour découvrir de nouveaux territoires. Pas forcément souterrains, ils correspondent du moins à l'état d'esprit cataphile. Gadjet, par exemple, adore bivouaquer, dans une optique qui lui est propre, sur l'ancienne ligne Maginot : être en tenue de combat, explorer la ligne en braillant des chansons paillardes avec une dizaine de copains et dormir dans les bunkers lui procurent plus qu'un simple amusement. Il peut, par la même occasion, s'adonner à son autre passion, et métier, sur les vieilles portes encore sur place : la serrurerie et le "bricolage" qui s'y associe. D'autres encore exploiteront l'aspect historique des anciennes carrières de Paris, s'exerceront à la géologie ou s'adonneront à l'étude du cas par cas des différentes personnalités, comme Znort, qui dit vouloirdevenir psychothérapeute : "il y a un créneau avec les cataphiles", lance-t-il amusé. Son second intérêt, dans le sous-sol de Paris, est la provocation. Il l'explique par l'aspect "terriblement narcissique" de son personnage, car il "déteste faire l'unanimité". Les réactions hostiles à son égard seraient, pour lui, une stimulation. chacun pour soi Deux traits caractéristiques ressortent en effet des comportements cataphiles. Le premier consiste en cette provocation, parfois à outrance, qui mène la police judiciaire à intervenir en 1987 et 1988 contre des "dépouilleurs" qui ne voulaient, à l'origine, que satisfaire les besoins en émotions des "touristes". Le second relève de l'individualisme très marqué dont font preuve les membres du microcosme. Car si le groupe semble soudé, cette "armée circonstancielle où la polyvalence est instituée en termes de convivialité", selon l'expression de Yorick, se replie à la mode du "chacun pour soi" en cas de grosse difficulté. Car ils sont là "avant tout pour s'amuser, pas pour se poser des tas de problèmes", expliquent-ils. Comme le publicitaire Catala avait réalisé les "sociaux styles", en instituant une typologie des différents individus dans une société de consommation, Barabara Glowczewski dans "La Cité des Cataphiles" réalisa le schéma des douze cataphiles types, afin de faciliter l'analyse de leur micro-société... Du sportif au chasseur d' images, du fêtard au nostalgique des carriers qui extrayèrent la pierre de ces galeries, les aspects sont divers. Nous avons, nous aussi, effectué quelques rapprochements parmi les motivations des rnembres du catacosme. En premier lieu, il convient de descendre pour "l' amour du risque" et l'esthétisme du lieu. Une fois cette première fascination dépassée, "il faut se trouver un centre d'intérêt particulier", affirme Daniel Munier, l'un des plus anciens cataphiles. C'est ainsi que Petit Lu y descend pour "rencontrer des gens", Yorick y voit "un intérêt sociologique" et Sato pratique la spéléologie. Beaucoup emmènent aussi leur appareil photo... Pour le Dr Calma, c'est "une possibilité de provoquer la fête". La principale caractéristique du "catacosme" réside dans sa diversité. Pour le Dr Calma, "les catas révèlent une transposition de la surface, les rapports humains sont les mêmes qu'en haut". Nombreux sont ceux qui se qualifient volontiers d'individualistes, tout en évoquant une certaine solidarité. Ainsi, en bas, chacun a sa place. On s'initie aux catacombes, puis on intègre un groupe. La cohésion du groupe s'explique par des "délires communs". Plusieurs cataphiles jouent aussi les funambules. Pour Gadjet, les catacombes, les bunkers, les toits et les cheminées de chauffage urbain sont "des lieux oubliés de la civilisation, des décors torturés à explorer". Ainsi, au delà du caractère aventurier et interdit des deux phénomènes, c'est la singularité des lieux qui en fait 1'intérêt. Mais les catacombes sont aussi "un refuge" pour Gadjet et "une soupape" pour Taara. Au delà du divertissement sous une forme de marginalisation, une fuite du quotidien semble s' imposer. A ce titre, Gadjet stipule : "Les cataphiles sont les enfants de la bombe, parce qu'ils souhaiteraient peut-être qu'elle tombe lorsqu'ils sont en bas. Ainsi, ils pourraient tout recommencer". Pour d'autres, cette sorte de révolte serait une manifestation de l'adolescence. Alain Clément, président de l'association SEHDACS qui détient le réseau fermé sous l'hôpital Cochin, qualifie les cataphiles de grands adolescents. Natacha, elle, avoue rechercher une "adolescence perdue". Autre fait marquant de la cataphilie : la provocation. Elle s'exprime de différentes manières. En premier lieu, on répertorie de nombreux tracts qui constituent le média cataphile. Présentés sous divers aspects, leur but est similaire. On trouve les tracts "design" : ceux-ci présentent de somptueux dessins avec une recherche artistique marquée. D' autres sont vindicatifs : ils lancent un appel au respect des carrières. Certains sont anarchistes et s'insurgent contre l'Inspection Générale des Carrières et ses plans de muraillement des galeries. Enfin, les "potins des catas" font office de "news". Le Dr Calma est d'ailleurs un expert en la matière. Il réalise en effet diverses publications sous l'égide de l'ABC, son "Académie Bourgeoise de Catalogie". Cette dernière constitue une parodie du monde associatif : "on ne pose pas sa candidature à l'ABC, on y est invité", souligne-t-il. Chaque membre possède une carte qui n'est autre qu' une caricature de la carte nationale d'identité et sur laquelle se trouve apposé un timbre fiscal à 50 centimes... Nous noterons par ailleurs que Denis Vincenti, de TFl, est membre de l'ABC depuis 1990, suite à son reportage sur les catacombes de "52" sur la Une". Parmi les publications de l'ABC nous citerons le "K. lit", le "Catadimanche" et le "Cata-strophes". A paraître prochainement : le Who's Who des catacombes, qui s'intitulera en toute simplicité le "Qui est Qui". Le but de cette publication est de "reconstituer la petite histoire du catacosme", souligne le Dr Calma. Un ouvrage d'un grand intérêt pour l' inspecteur divisionnaire Saratte, de la police judiciaire, chargé de la répression dans les carrières... Deuxième forme de provocation : la "théâtralisation" de l'extrémisme. Les intéressés affirment qu'il s'agit uniquement d'une provocation et que cela ne va pas au delà. Pour Znort, cette théâtralisation est "à prendre avec une grande réserve", car il a "un goût prononcé pour la provocation, c'est dans ma nature profonde", dit-il. Gadjet estime qu' "il s' agissait au départ de faire peur aux touristes", même s' il confirme qu' il y a "pas mal d'extrémistes dans les catas". En fait, le catacosme tolère l' inhibition. "Dans les catas, tu te donnes comme tu es et les gens te prennent comme tu te présentes", souligne Natacha. Quant à la recherche d' une caractéristique profonde du cataphile, le Dr Calma persiste et signe: "Les cataphiles auraient des problèmes sexuels". I1 confirme ainsi une théorie "provocatrice" bien sûr, avancée à "52' sur laUne". Interrogés sur le sujet, certains l'ont confirmé au sens "compensation d'une frustration". D'autres ont souri, d'autres encore ont démenti... Dr Calma, Freud des catas? Décidément, tout fout le camp... A.A. et F.V A suivre en Février... -------------------------------------------------------------------------------- TENUE DE COMBAT CATAPHILES OU MONTE-EN-L'AIR, ILS ONT UNE DOUBLE IDEE DE LEUR TENUE : L'UNE IDEALE, L'AUTRE PLUS COURANTE; L'arpenteur parfait des toits, grues ou chantiers possède un accoutrement léger, dont les couleurs se fondent avec les ombres de Paris. Au ceinturon, s'aggrippent mini Maglite pour s'éclairer et couteau suisse (ou assimilé) parfois fort utile. Des chaussures noires, silencieuses, souples, et non glissantes sont aussi de rigueur. Mais en réalité, une paire de baskets fait souvent l'affaire et un jean trop serré pour les cabrioles et repérable des trottoirs policés remplace un treillis beige ou kaki. En outre, peu discret, un pied d'appareil photo dépasse d'un sac à dos qui camoufle le boîtier, ses accessoires, ainsi que gâteaux et jus de fruits frugal réconfort d'aventuriers. La "grande tenue de gala" du cataphile idéal, selon l'expression de l'inspecteur Saratte, se veut pratique avant tout. Mais éclairage, étanchéité et sécurité sont aussi de mise. La flamme d'une lampe à acéthylène lèche les rebords de son casqueet, torche à la main, il rampe dans sa combinaison résistante en kevlar. Gants et bonnet de commando le protègent des chocs. Il affronte les galeries innondées en bottes, à défaut de cuissardes, tandis qu'il fait fi des fumigènes et des rares gaz lacrimogènes grâce à son bandana. Mais là aussin les accessoires sont légion : boussole, plan, papier hygiénique, bougies, pull, hamac, voire "trousse de survie et balise Argos", plaisante Bacchus. Bon vivant, il rappelle l'importance du briquet, des cigarettes et des vivres. De quoi passer, dans le métro, pour des bêtes curieuses qui préparent une "sacrée soirée".

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