L'aqueduc Médicis
Des sources de Rungis aux fontaines du Palais du Luxembourg

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UNE IDEE D’HENRI IV

Lorsqu’il entre dans Paris en 1594, Henri IV se préoccupe de l’approvisionnement en eau de la capitale, tant en quantité qu’en qualité. Le tarissement des fontaines, la pollution des puits, la difficulté à pomper l’eau de la Seine incitent le roi à se pencher sur l’aqueduc construit sous l’occupation romaine. Amateurs de bains, de nage et de fontaines, soucieux d’une bonne hygiène, les Romains cherchent de l’eau pour alimenter Lutèce. La Seine, qui " fournit une eau très agréable et très pure à boire si l’on en a envie " selon l’empereur Julien, (IVe siècle après J.C.) ne sera pas utilisée, en raison de la difficulté à élever cette eau en grande quantité sur les flancs et les hauteurs de la colline Sainte-Geneviève (pompage, roues élévatrices…)

Les hydrauliciens romains trouvent de l’eau de qualité irréprochable à une douzaine de kilomètres au sud de la capitale, entre Rungis et Wissous, deux localités établies au centre d’une cuvette creusée dans le plateau délimité par la Seine, l’Orge, l’Yvette et la Bièvre, là où se concentrent les eaux de toute la région. Ces eaux de source sont alors captées par l’intermédiaires de drains se ramifiant sur plusieurs kilomètres. La canalisation, d’une longueur de 16 000 mètres, constituée d’une rigole recouverte de dalles, prend naissance au carré des eaux de Wissous (prochainement reconverti en site archéologique) et se dirige vers Lutèce en franchissant la Bièvre à Arcueil par un pont-aqueduc dont il subsiste quelques fragments encore visibles aujourd’hui.

Cet ouvrage reste en service jusqu’au IXe siècle. Après la chute de Rome, Mérovingiens et Carolingiens, gens moins délicats, se contenteront de l’eau de la Seine et négligeront la canalisation.

Au fil des siècles derniers, on découvre de nombreuses portions de cet aqueduc. La dernière grande découverte de la rigole gallo-romaine remonte à juillet 1996 où elle émerge, sur 150 mètres, des remblais du plateau RATP (ZAC Alésia-Montsouris) à Paris, la plus grande section jamais trouvée dans la capitale.

Les prochaines " résurgences " de l’ouvrage gallo-romain pourraient avoir lieu vers 2001-2002 dans le chantier de la ZAC de la porte de Gentilly, un site à surveiller de près.


DE L’EAU POUR LA REINE

Ravaillac ne laisse pas à Henri IV le temps de reconstruire l’aqueduc romain, et c’est sa veuve, Marie de Médicis, qui remet le projet sur pied, préoccupée par la construction de son palais du Luxembourg difficile à alimenter en eau en raison de son altitude.

Les travaux de construction du nouvel aqueduc sont adjugés à Jean Coingt, maître maçon, le 27 octobre 1612 pour la somme de 460 000 livres payables en 6 ans. Le devis comprend le captage des sources de Rungis, la construction d’un aqueduc souterrain jusqu’au Luxembourg, avec 30 regards espacés de 500 mètres, l’ouverture de bouches de contrôle (4 entre chaque regard), un pont-aqueduc pour franchir la vallée de le Bièvre à Arcueil et enfin un regard pour la répartition des eaux à l’entrée du faubourg Saint-Jacques. Par répartition des eaux, il faut entendre, outre l’alimentation du palais du Luxembourg, le partage du surplus d’eau entre la Ville de Paris, pour les fontaines, et l’entrepreneur de l’aqueduc. Ce dernier garantit un débit de 30 pouces d’eau par 24 heures.

Le 17 juillet 1613, le roi Louis XIII, alors âgé de 12 ans, accompagné de la régente et de toute la cour, pose la première pierre du " Grand Regard " de Rungis, au cours d’une cérémonie dont les fastes démontrent l’importance que l’on accorde alors à l’entreprise.

Les travaux durent 10 ans et emploient 500 à 600 ouvriers. Dix ans plus tard, Métezeau, et Francine achèvent la construction du pont-aqueduc d’Arcueil.

Le 19 mai 1623, les eaux parviennent enfin dans le château d’eau de l’Observatoire (dit Maison du Fontainier), mais ce n’est qu’en 1628 que l’eau est réellement distribuée aux Parisiens par le biais de 14 fontaines installées sur la rive gauche et de 2 sur la rive droite. L’édification de ces fontaines demande quatre années.

La construction de l’ouvrage est en partie acquittée au moyen d’un droit d’entrée sur les vins dans Paris. Mais, à peine l’ouvrage terminé, on accorde sans discernement des concessions à des solliciteurs puisants, des princes de sang, des communautés religieuses, des collèges, des hôpitaux : les Parisiens ne peuvent même pas couper leur vin avec l’eau qu’on leur avait pourtant promise.

Marie de Médicis n’eut guère longtemps la jouissance de sa fontaine, érigée par Salomon de Brosse dans les jardins du palais du luxembourg. Condamnée à l’exil en 1630 par son fils Louis XIII, elle mourut à Cologne en 1642 dans la misère.

La fraude, chez les concessionnaires particuliers, est loin d’être exceptionnelle. Beaucoup de ces nantis, frustrés de ne pas voir couler l’eau à flots dans leur domaine, ne s’encombrent pas de scrupules pour agrandir l’orifice de leur tuyau et, parfois, pour monnayer le volume d’eau ainsi usurpé avec d’autres riverains.

En 1655, on entreprend des prospections afin de collecter de nouvelles sources appelées " les nouvelles eaux d’Arcueil ". On accorde de bonne grâce plusieurs concessions, toujours au détriment des fontaines publiques, dont la construction se poursuit de bon train. Elles ressemblaient " à des cadavres qui n’avaient que les formes de l’existence " nous dit l’abbé Lebeuf, célèbre historien du diocèse de Paris de l’époque. " Les Parisiens demandaient de l’eau, et on leur offrait des pierres artistement disposées."

Réalisé en souterrain, excepté la portion qui enjambe la vallée de la Bièvre, et enterré à faible profondeur, sauf entre Rungis et Fresnes où l'eau coule entre -10 -15 mètres, l'aqueduc Médicis, d'une longueur de 12 956 mètres, accuse une pente moyenne de 1,39 m par kilomètre, largement suffisante pour permettre l’écoulement des eaux sous l’effet de la gravité. Il avoisine l'ancienne canalisation romaine sur une bonne partie de son cours.


UN LONG PERIPLE SOUTERRAIN

L’aqueduc Médicis, propriété de la Ville de Paris (entre Rungis et le boulevard périphérique de Paris), doit son entretien depuis 1987 à la SAGEP (Société anonyme de gestion des eaux de Paris).

La visite, bien que non dénuée d’intérêt, s’avère épuisante et ne constitue pas vraiment une promenade bucolique. La galerie est formée de deux piédroits en meulière-caillasse, espacés d'environ un mètre et surmontés d'une voûte en plein cintre. Tous les quatre mètres une série de pierres de taille remplace les caillasses pour conforter l'ouvrage. Entre les piédroits, s’ouvre une cunette de 0,40 m de profondeur, autant de largeur, quelquefois plus, et bordée de deux banquettes (trottoirs). La hauteur entre la banquette et la clef de voûte est d'environ 1,80 m.

Le long périple souterrain commence par le carré des eaux de Rungis. Ce n’est pas à proprement parler un réservoir, mais une galerie en forme de quadrilatère où s’infiltraient, par des barbacanes, les eaux des sources découvertes en 1612. Les grands travaux réalisés sur le plateau de Rungis (autoroute, aéroport d’Orly, MIN de Rungis, zones d’activité, etc.) ont depuis lors gravement perturbé le cours des sources.

A sa création l'aqueduc était jalonné par 27 regards dont 5 dans Paris, espacés d'environ 400 mètres. Aujourd'hui, il n'en comporte plus que 20. Toutes ces constructions sont pourvues d'un bassin, dont le rôle est de retenir les impuretés entraînées par l'eau. Une chute de quelques centimètres est généralement ménagée de sorte à faciliter le dégagement de l'acide carbonique dissous dans l’eau et à réduire la formation des dépôts calcaires.

Bien que réputées calcaires et impropres à la cuisson des légumes, les eaux de Rungis étaient néanmoins limpides, agréables à boire et fraîches en été.

Le " Grand Regard " de Rungis (N°1) est une masse imposante mais esthétique, reflet de la magnificence et de la générosité du pouvoir royal. Il est surmonté d'un lanterneau percé de quatre oculi, lui-même coiffé d'un dôme à quatre pans. Ces oculi, disposés sur les principaux regards, avaient pour objet d'assurer une bonne ventilation, condition essentielle au maintien d'une eau pure. Les regards dépourvus de lanterneau possédaient, en guise d’aération, soit une grille, soit un œilleton.

Entre chaque regard, on note la présence de sortes de cheminées fermées par une plaque de liais. Ces bouches permettaient autrefois d'accéder à l'aqueduc au moyen d’une échelle, lorsque des réparations ou des travaux de dégravoiement devenaient nécessaires. On comptait 258 bouches de contrôle réparties sur le parcours de l'aqueduc, signalées en surface par des bornes marquées V.D.P. (Ville de Paris). Il subsiste encore quelques-unes de ces bornes.

De part et d’autre le l’aqueduc, il existe une zone de servitude large de 30 mètres, soumise à une modeste redevance annuelle pour les riverains. Louis XIII, dès 1633 avait pris un arrêté pour faire respecter cette zone de servitude. Louis XIV imitera son père en renouvelant et renforçant même le décret par arrêt du Conseil d’Etat qui stipulait : " Défense de prendre les eaux, fouiller ou gâter les pierrées, planter les arbres le long des aqueducs et conduites d’eau à 15 toises près."


VINGT REGARDS DE PIERRE

Passé Rungis, l'aqueduc parvient à Fresnes où le regard III captive l'attention par sa curieuse cheminée carrée, autour de laquelle s’enroule l'escalier le plus profond de tous les regards (-9 mètres). Si les autres regards échelonnés sur le sillage de l'aqueduc présentent un aspect moins grandiose, il n'en est pas moins vrai que chaque spécimen possède sa propre originalité.

Les eaux de Rungis déposaient à la longue des sédiments calcaires qui entravaient la circulation de l'eau et contraignaient à curer la cunette. Les échevins effectuèrent à peu près correctement l'entretien jusqu'en 1736. Par la suite elles périclitèrent, puis reprirent sous le Premier Empire. C'est précisément en aval du regard XII, à L’Haÿ-les-Roses, que l’on remarque deux inscriptions gravées faisant mention de ces curetages. La première est datée de 1784, la seconde de 1837.

Après la traversée de L’Haÿ-les-Roses et de sa célèbre roseraie, c'est par une large courbe que l'aqueduc aborde le regard XIII, qui abandonne l’architecture fonctionnelle des édicules précédents au profit d’un style en harmonie avec le pont. A l’intérieur, on ne voit plus les énormes dépôts sédimentaires qui entrèrent dans la construction de maisons à Arcueil et à Cachan. Ce petit monument marque le point de départ du pont-aqueduc d'Arcueil, fort admiré alors. " C’est un superbe aqueduc qui égale en beauté les ouvrages romains en ce genre " s’exclamait l'historien Dulaure en 1837.

Long de 479 mètres, l'ouvrage comporte 9 arcades en plein cintre, de 7 à 9 mètres d'ouverture. Dix-sept contreforts ont été disposés, plus par souci semble-t-il, que par besoin de renforcer la solidité de l'ouvrage. Cette robustesse démesurée se révéla profitable à Belgrand qui eut l’idée, en 1868, de se servir du pont d'Arcueil comme support au pont en meulière amenant à Paris les eaux dérivées de la Vanne.

La pierre d’Arcueil a certainement apporté sa contribution à l’esthétique du monument. Les carrières ouvertes à la fin du XVIe siècle fournissaient un calcaire de premier choix : le liais, au grain fin et à la texture compacte, d’une grande renommée.

La galerie de l'attique du pont est éclairée par des jours munis de volets en bois que l’on fermait jadis en cas de grand froid. Pour le visiteur attentif, elle révèle une profusion de marques à formes symboliques tels le compas, l’équerre, le niveau, ou bien d'autres se référant à l’alphabet antique, lointains messages des compagnons tailleurs de pierre. L'inscription la plus ancienne remonte à 1620.

Après le regard XIV, l’aqueduc entame un virage serré sur la rive gauche de la Bièvre, remonte vers le nord et traverse le parc municipal d’Arcueil. C’est au cours de l’aménagement de ce parc, en 1930, qu’on a mis au jour, à deux reprises, l’ancienne canalisation romaine, où, à chaque fois, on a découvert un squelette humain dans la rigole.

En aval du regard XXI, juste après la traversée du boulevard périphérique, la galerie débouche dans Paris à l’ouest de la porte de Gentilly, après un parcours de 10 025 mètres depuis le carré des eaux de Rungis.


DE L’USAGE D’UN AQUEDUC DANS PARIS

Les travaux d'urbanisme et de voirie entrepris à partir du XIXe siècle dans la capitale ont supprimé en maints endroits la canalisation de sorte que sa portion intra-muros est estimée à 820 mètres.

Depuis le boulevard extérieur (Jourdan) qu'elle traverse, la canalisation s’engage sous le parc Montsouris, passe au-dessus du chemin de fer de ceinture, et coupe l'aqueduc romain à quatre reprises dans la traversée du parc. Au siècle dernier, la tranchée de l'avenue Reille mit à jour et coupa l'aqueduc, imitée au nord par la rue d'Alésia. Ce secteur, délimité à l’ouest par l’avenue René-Coty constitue le plateau RATP, devenu aujourd'hui le vaste chantier de la ZAC Alesia-Montsouris (6 hectares) où, sur près de 300 mètres, l'aqueduc Médicis était conservé dans les remblais disposés vers 1855 lors de l’établissement du chemin de fer de Sceaux, ainsi que la partie souterraine du regard XXIII. Au mois de juillet 1996, le chantier, en surbaissant le terrain, a fait apparaître en relief l’aqueduc Médicis, en deux tronçons de 135 mètres chacun, et celui de Lutèce, sur 150 mètres. Le projet a mobilisé les associations de riverains, et déclenché une vive polémique, notamment en raison de la destruction programmée du patrimoine archéologique. L’indignation soulevée par le mauvais sort réservé aux aqueducs (romain et Médicis) n’a d’égal que l’intérêt enthousiaste qu’a suscité la mise à jour de ces témoins, parmi les plus précieux, de l’organisation de la Cité depuis les époques les plus anciennes. Dans cette affaire, l’attachement très vivace des Parisiens au passé de leur ville représente l’endroit de la médaille, le côté réjouissant. L’envers est pitoyable. Il révèle l’impéritie dont a fait preuve en l’occurrence le ministère de la Culture.

Au-delà de la rue d'Alésia, l’aqueduc Médicis franchit les rues de la Tombe-Issoire, Bezout, Hallé, Dareau, (où un petit tronçon est visible depuis les Catacombes), Ducouëdic, longe l'avenue René-Coty et passe sous les jardins de l'hôpital de La Rochefoucauld. Derrière les grilles, les passants découvrent le regard XXV, réplique conforme du tombeau de Cyrus à Pasagardes (Iran). L'aqueduc traverse ensuite la gare Denfert-Rochereau, gagne les boulevards Saint-Jacques et Arago. Les contrebandiers utilisérent cette portion de galerie pour passer des marchandises sous le mur d’octroi des Fermiers-Généraux, construit à la fin du XVIIIe siècle. Après avoir longé l'avenue Denfert-Rochereau, il pénètre enfin dans les jardins de l'Observatoire ou trône le regard XXVI, classé en 1980, et débouche dans ce qu'on appelle improprement le château d'eau de l'Observatoire. En réalité, il s'agit d'un pavillon en pierre de taille de style Louis XIII, dit " Maison du Fontainier ", construit par de Brosse en 1619, à l'angle de la rue Cassini et de l'avenue Denfert-Rochereau. Cette maison comporte dans son sous-sol un bassin de réception divisé en trois compartiments, d'où se détachaient des tuyaux de plomb conduisant les eaux du Roi, de la Ville, et de l’entrepreneur. Ces bassins et leur réseau de canalisation, entièrement recouverts de remblais et de terre battue, probablement depuis le XIXe siècle, sont déblayés par un chantier de bénévoles mis en place en 1994 par l’association Sauvegarde et Mise en valeur du Paris historique, membre de l’Union REMPART. Abrités sous une galerie voûtée de 1,90 m de hauteur, ces conduits aboutissaient à l’angle formé actuellement par le boulevard Saint-Michel et la rue Monsieur le Prince où existait un deuxième réservoir. La canalisation du roi, depuis la Porte Saint-Michel, franchissait le Pont-Neuf pour alimenter le château-d’eau monumental du Palais-Royal. En 1845, on construisit a côté de la " Maison du Fontainier " un réservoir souterrain (aujourd'hui classé) et voûté d'une capacité de 1030 m3, dans le but d’emmagasiner les eaux qui se perdaient pendant la nuit. Il est constitué d'une suite de piliers assemblés par des arcs surbaissés soutenant la voûte en prisme de béton, elle-même à la configuration d'arc surbaissé. Cet ouvrage resta en service jusqu'en 1866.

L’entretien de l’aqueduc et des fontaines avait été laissé pour compte pendant la Révolution, avec comme corollaire un net ralentissement du débit. Le Premier Empire fit preuve de meilleure volonté puisqu’il octroya les sommes nécessaires à la restauration de l’aqueduc et du pont-aqueduc d’Arcueil.

En 1868, prend fin le rachat, entrepris par la Ville de Paris 30 années plus tôt, de 112 concessions payantes, tandis que sont supprimées 204 concessions attribuées à titre grâcieux, sans compensation d’aucune sorte. Les eaux de Rungis, suspectées quant à leur qualité, continuèrent de se déverser dans la fontaine Médicis (jardin du Luxembourg) jusqu’en 1904, puis furent exploitées pour alimenter le petit lac du parc Montsouris, mêlées à l’eau de la Seine. Le débit actuel de l’aqueduc est de l’ordre de quelques dizaines de mètres cubes par 24 heures.

En 1939, dès le début des hostilités, toutes les caves de vastes dimensions et cavités souterraines sont avidement recherchées comme abris. L’aqueduc Médicis, bien que morcelé dans Paris, n’échappe pas à l’attention de la préfecture de la Seine qui aménage en abris plusieurs portions de celui-ci, notamment entre les rues de la Tombe-Issoire et l’avenue René-Coty. Nous avons retrouvé l’un de ces bunkers dans un parking souterrain. Certaines petites portions, cédées aux propriétaires pour des sommes modiques, sont aujourd’hui réhabilitées en caves, celliers ou ateliers.


LA BEAUTE CACHEE DU CANAL

Dans sa traversée du 14e arrondissement de Paris, l’aqueduc Médicis chemine au-dessus des anciennes carrières de pierre calcaire, où existent 2 202 mètres de galerie d’inspection sous une grande partie de son cours.

Les carriers, par négligence, avaient grignoté la roche sous l’aqueduc sans se soucier des conséquences sur sa bonne tenue. De nombreux éboulements provoquent la rupture de la canalisation, entraînant l’interruption des service des fontaines. L’effondrement le plus grave entraîne, en 1784, une grande portion de l’aqueduc. Guillaumot, Inspecteur général des Carrières, prend alors la décision de détourner le cours de l’aqueduc dans toutes les parties excavées.

Excepté une portion dans l’emprise des Catacombes et une autre coupée entre le boulevard Saint-Jacques et l’Observatoire, la visite du " calque " de l’aqueduc s’effectue sans encombre. Les galeries de visite, égrenées d’inscriptions gravées à même la roche calcaire ou bien rapportées et noircies au noir animal sur de splendides plaques de liais, sont bien représentatives des grands travaux de consolidation effectués par l’Inspection des Carrières fondée par Louis XVI en 1777.

Ce qui frappe le visiteur en premier lieu dans ces souterrains, c’est le soin apporté à la construction des murs de contreforts, réalisés en pierre soigneusement appareillée, avec encorbellements au sommet, comme si ces lieux, pourtant inaccessibles au public, avaient dû rivaliser avec la plus belle architecture de l’époque. Lorsqu’on examine les magnifiques plans édités par l’Inspection Générale des Carrières, plus précisément ceux où figurent l’aqueduc, l’œil est d’abord attiré par les consolidations de l’ouvrage, de loin les plus imposantes de toutes celles réalisées sous les voies publiques. Un tel déploiement de précautions s’explique par le rôle vital de l’aqueduc, le seul à alimenter Paris en eau au XVIIIe siècle.

La visite des substructions de l’aqueduc s’achève précisément sous le domaine des sœurs Saint-Thomas-de-Villeneuve, à quelques pas de la Maison du Fontainier.

Bien que dépossédé de sa fonction utilitaire, l’aqueduc Médicis a conservé son intérêt historique et suscite même un regain d’intérêt, mis en évidence par l’affaire de la ZAC Alésia-Montsouris.

Par sa qualité architecturale, son histoire riche en vicissitudes, sa performance d’ingénierie, l'aqueduc de Marie de Médicis (avec ses consolidations souterraines) constitue un monument marquant du patrimoine de Paris Ile-de-France. A tous ces titres, ce " pionnier " de l’alimentation en eau potable de la capitale mérite le respect et la plus grande vigilance de l’Etat pour être transmis sans mutilations aux générations futures. Son inscription à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques, intervenue en 1982, s'applique à la partie comprise entre Rungis et le boulevard périphérique. Cette sage décision ne sera pas étendue dans le 14e arrondissement de Paris. Une occasion manquée d'associer ce joyau du XVIIe siècle, désormais morcelé, à la configuration d'un nouveau quartier, privé d'un témoin pédagogique sur la vocation du site au passage des eaux dans Paris.

Philippe Laporte


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