Le banc du roi Guillaume
König Wilhelm Kast

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Le site de Rezonville (Moselle), tout près de Metz, est le cadre d'un récit de la guerre de 1870. Guillaume 1er s'était reposé dans le village au soir des combats acharnés des 16-18 août qui firent basculer le sort des armes du côté prussien, jusqu'à la capitulation d'octobre. Un mémorial avait été élevé sur place dès l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, sous la forme d'un banc de pierre monumental comportant une plaque commémorative scellée au dossier. Le tout fut entretenu pendant près de vingt ans.



la plaque


Le monument aurait été progressivement dégradé après le retour de l'Alsace Lorraine à la France en 1918. Dans les années 30, un habitant de Rezonville aurait fini de desceller la plaque, craignant qu'elle n'aille dans un musée, ou ne disparaisse. Il l'avait ensuite plongée au fond d'un puits voisin, et sa famille en avait conservé le souvenir après sa mort. Le puits avait été couvert d'une pelouse ultérieurement, et entrait à son tour dans l'oubli. Avec le renouveau de l'intérêt pour le patrimoine et l'oubli des injures de la guerre, la commune avait remonté les pierres disloquées de ce qui restait du banc et voulait retrouver la plaque commémorative.

Franck C. avait suivi l'émission, très intéressé. Il mobilisa quelqu'autres membres de l'association OCRA pour une tentative de sauvetage du patrimoine "d'Au-dessoubs-terre", seul niveau statutaire d'intervention. Fort d'un accord, il convainquit Madame Payen, Maire de Rezonville, et obtint sa confiance, étant entendu que l'OCRA ne demandait rien. Date fut prise. La commune devait découvrir le puits et pomper autant que possible, avant le rendez-vous pour gagner du temps, car les membres de l'OCRA, originaires de la région parisienne (400 km), se donnaient deux heures pour cette tentative.

Le 15 septembre, à 7 h15, Madame Payen emmenait Frank C., Laurent B. et Antoine B. sur le site. Le puits, terminé en voûte, présentait une ouverture carrée d'environ 60 x 50 cm, ce qui autorisait la pose d'une traverse en appui. L'ouvrage s'élargissait jusqu'à 2 m de diamètre au fond. Franck et Laurent, descendus quatre mètres plus bas à l'aide d'une échelle souple, trouvèrent environ 40 cm d'eau et de vase, et divers objets non identifiés. En déplaçant les masses du fond, ils atteignirent enfin la plaque identifiable au toucher. Elle était bloquée à plat par effet de ventouse. Ils la redressèrent après quelques efforts (dimension d'environ 85 x 60 cm - 25 kg).



le puits


Vers 9 heures, chacun pouvait reconnaître le roi de Prusse, remonté au jour par des Français, après soixante-dix ans de détention au fond d'un cul de basse fosse français. Un silence permit à chacun de cadrer l'événement dans sa conscience personnelle, 100 ans plus tard. Le patriotisme étant sauf, une satisfaction certaine anima rapidement l'assistance.

Plusieurs habitants nous rejoignirent à l'annonce de la nouvelle, dont Julien, septuagénaire et fils du Français qui fit basculer autrefois le roi Guillaume dans la vase. Non loin, le petit-fils, quinquagénaire souriant. Madame le Maire regrettait un peu son peu de foi, un doute léger qui l'avait retenue de convoquer la presse locale... Nous avions cependant un témoin de marque arrivé vers 8 heures en la personne de Monsieur Knellwolf, Français, au service d'une gigantesque association du mémorial allemand. Lui aussi regrettait ses premiers doutes. Une annonce de l'événement aurait pu intéresser peut-être deux cents personnes qui auraient été très émues.

L'opération réussie de l'OCRA se termina à la mairie où la plaque, en excellent état, fut déposée. On y voit Guillaume assis sur une échelle posée d'un côté sur une bascule, et de l'autre sur un cheval mort. Il écoute le récit de ses généraux venus lui annoncer la victoire du 18 août.

Les hasards de la guerre auront ainsi permis à des Français, au long de trois générations, de sauver le premier des monuments nationaux allemands du XIXe siècle.

Un peu d'histoire

Le 13 juillet 1870, le chancelier Bismarck intercepte et remanie astucieusement une dépèche que le roi de Prusse Guillaume avait rédigé de son lieu de villégiature à Ems les Bains pour Napoléon III Empereur des Français. Après avoir rendu à la missive un caractère raide et offensant, le chancelier la fait diffuser à toutes les ambassades et à la presse d'outre Rhin afin de lui faire un maximum de publicité. Le contenu de la "dépêche d'Ems" est rapidement connu en France. Poussé une presse et une opinion publique largement favorable, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870, bien décidé à rabattre l'orgueil prussien.



Cavalier du 5ème régiment de Hussards.
Le 5ème escadron de ce régiment était affecté à l'escorte du Maréchal Bazaine le 16 août.


Malheureusement, les troupes françaises peu préparées à un conflit de cette envergure sont rapidement mises en échec en Alsace et en Lorraine. Le 12 août le maréchal Bazaine prend le commandement de l'armée du Rhin composée des 2 corps d'armée de Lorraine. Les premiers combats de l'armée Bazaine contre les avants-gardes de l'armée prussienne à Borny se soldent par un succès tactique français, mais rapidement le sort des armes bascule dans l'autre camp. Et, afin de sauver son corps de bataille, Napoléon ordonne à Bazaine de regrouper ses forces autour de Châlons en Champagne et de laisser seulement une garnison sur Metz pour défendre la place...

La bataille de Rezonville

Le 16 août les troupes françaises de l'armée Bazaine regroupée autour de Metz recoivent de l'Empereur l'ordre de repli. Ceci n'est pas du goût du maréchal qui s'empresse d'en différer l'exécution. Et à l'aube, les Prussiens surprennent les Français au bivouac. Les Prussiens lancent leurs forces sur une ligne d'attaque s'étendant entre Gravelotte-Rezonville et Mars-la-Tour, et, malgré une résistance opiniatre, les Français perdent les villages de Flavigny et Vionville. Toutes les tentatives pour reprendre ces deux localités seront vaines.



la bataille de Sedan


A la fin de cette sanglante journée à l'issue incertaine, 14 000 Français et 16 000 Allemands restent sur le champ de bataille.

La bataille de St-Privat

Le 18 août, 24 bataillons allemands enfoncent les lignes françaises entre Saint Privat et Roncourt. Les 38 000 hommes du général Canrobert tiennent le choc face aux Allemands, mais l'absence de renforts les obligent à se replier sur Woippy. Les pertes s'élèvent à 20 000 hommes (*) côté allemand et 18 000 dont 5000 prisonniers côté français. Le Maréchal Bazaine qui semble s'être désintéressé de l'issue de cet engagement replie le gros de ses troupes vers Metz. Le 20 août, les Allemands coupent la voie ferrée Metz-Thionville, achevant l'encerclement de l'armée du Rhin dans le camp retranché de Metz. Deux mois plus tard, la défaite est consommée. Le 27 octobre plus de 170 000 hommes, dont 6 000 officiers et 3 maréchaux se rendent aux Allemands. Mais depuis le 4 septembre, le Second Empire n'est plus. En effet, encerclé à Sedan, Napoléon a été fait prisonnier avec 83 000 hommes de troupe le 2 septembre.

(*) Les pertes comptabilisent le nombre de tués et de blessés.

La guerre républicaine

A la nouvelle du désastre de Sedan, la République est proclamée à Paris. Le nouveau régime décide de poursuivre la guerre. Mais le sursaut patriotique tant espéré ne peut empêcher les défaites de se succèder, et déjà, l'encerclement de Paris se profile le 18 septembre. Après l'échec de plusieurs tentatives infructueuses pour briser le siège, la capitale capitule le 28 janvier 1871 et l'armistice est signé à Versailles. Entre temps, le 18 janvier, le roi de Prusse Guillaume 1er était proclamé Empereur d'Allemagne dans la galerie des glaces du Chateau de Versailles. Le IIe Reich succède à la Confédération de l'Allemagne du Nord et l'unification allemande est acquise sous la domination de la Prusse. Celle-ci s'est réalisée aux dépends de la France qui cède l'Alsace et la Lorraine au vainqueur.

Après l'armistice et quatre mois de siège, Adolphe Thiers, chef du gouvernement provisoire, souhaite rétablir l'ordre dans Paris en désarmant ses habitants. Le 18 mars 1871, l'armée tire sur la foule et les barricades surgissent un peu partout. La Commune Insurrectionnelle de Paris est proclamée. Elle sera écrasée dans le sang par les troupes de Thiers, mais ceci est une autre histoire...

Le roi Guillaume

Le 18 août 1870, pendant la bataille de Saint Privat, Guillaume 1er quitte précipitamment Gravelotte trop exposée aux tirs de l'artillerie française. Arrivé à Rezonville, exténué, il s'assit au bord du chemin. Son trône improvisé est constitué d'une échelle reposant d'un côté sur une balance et de l'autre sur le flanc gonflé d'un cheval mort. Ce n'était guère reluisant pour un futur Empereur, mais pour l'heure, il sait s'en contenter. C'est ici qu'en soirée, le général von Moltke vient lui annoncer, en présence du chancelier Bismark et des généraux von Roon et Podbielski, la victoire de ses troupes sur les Français. Immortalisé après guerre et désormais annexé au Reich, le lieu est baptisé "König Wilhem Rast". La société chargée de l'entretien des sépultures militaires y érige en 1899, un banc en pierres de taille sur lequel était scellée la fameuse plaque de bronze représentant la scène du 18 août. Ce monument est inauguré 29 ans jour pour jour après la bataille. Sur ce banc était inscrite la devise du roi Guillaume "Mes forces appartiennent au monde, à la Patrie". Ce banc fut très certainement dégradé après 1918, par des patriotes français, désireux de marquer ainsi la fin de 48 années de présence allemande.

Remerciements à M. Pollino dont les précisions nous ont permi de compléter cette page.


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